L’AEGES, attachée à la défense des conditions (intellectuelles, financières et matérielles) nécessaires au développement d’une recherche indépendante à caractère scientifique, tient à s’associer aux dénonciations des importantes coupes budgétaires subies par l’université Paris I, dans un contexte plus large de restriction des moyens pour les universités françaises.
Nous relayons ci-dessous une tribune publiée par le Nouvel Obs signée par une quarantaine d’universitaires rattachés à l’université Paris I :
Directeur. trice.s des équipes de recherche et d’écoles doctorales de l’Université Paris 1-Sorbonne et chercheur.euse.s en sciences humaines et sociales, nous souhaitons faire part de notre désarroi et notre colère face aux coupes budgétaires massives que connaît actuellement l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Son cas n’est qu’un cas parmi d’autres dans une situation où plus de 67 universités françaises ont présenté un budget initial en déficit pour l’année 2025. Dans ces établissements, des coupes tous azimuts sont aujourd’hui engagées et la situation que nous vivons aujourd’hui à Paris 1, marquée par une coupe budgétaire de 13 millions d’euros, nous permet de toucher du doigt – de manière accélérée et aggravée – les conséquences très concrètes du sous-financement chronique qui touche l’enseignement supérieur et la recherche publique.
Héritière de 800 ans d’histoire, l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne est une des plus grandes universités de sciences humaines et sociales en France. C’est une université publique d’excellence, ouverte sur l’Europe et l’international, et résolument ancrée dans les valeurs de démocratisation, d’émancipation et d’accès à tou.te.s des savoirs qui caractérise le service public de l’enseignement et de la recherche en France. Chaque année, ses 1 500 chercheur.euse.s et enseignant.e.s-chercheur.euse.s forment plus de 45 000 étudiant.es et animent une recherche de pointe dans les 37 laboratoires hébergés par l’université.
Nous n’avons aujourd’hui plus les moyens d’assurer nos missions d’université publique. Ces dernières années, les comptes de notre université ont été plombés par des transferts de charge massifs, croissants et non compensés intégralement par l’Etat. Une nouvelle étape a été franchie en janvier 2025 puisque, suite à la mise sous tutelle de Paris 1, c’est le recteur de l’académie de Paris (qui vient d’être remplacé la semaine dernière) qui a arrêté pour l’université un budget exécutoire pour l’année 2025 imposant une réduction drastique de 13 millions qui se traduit par une chute de près de 50 % dans les budgets de fonctionnement et d’investissement. Cette saignée s’impose à l’ensemble des composantes de l’établissement : départements, laboratoires de recherche, écoles doctorales, bibliothèques, structures d’édition universitaire.
Ces coupes massives ont pour effet de paralyser le service public de l’enseignement et la recherche, à un moment de forte expansion des universités privées.
50 % de budget en moins, c’est, pour une école doctorale, choisir entre financer les soutenances de thèse ou soutenir les recherches des doctorant.e.s.
50 % de budget en moins, c’est la mort subite pour les petits laboratoires, et l’asphyxie progressive des autres, qui ne peuvent plus garantir ni le renouvellement des équipements informatiques ni le maintien des activités scientifiques (colloques, séminaires, aides à la publication ou à la traduction etc.).
50 % de budget en moins, c’est la fin du prêt inter-bibliothèque à la Bibliothèque interuniversitaire de la Sorbonne et la remise en cause des abonnements aux coûteuses plateformes bibliographiques internationales, seules à même d’inscrire pleinement nos activités pédagogiques et scientifiques dans l’actualité de la recherche.
50 % de budget en moins aux Editions de la Sorbonne, c’est une remise en cause radicale de la publication des travaux scientifiques produits à l’université et en particulier ceux des jeunes docteur.e.s.
« Chômage technique »Dans ces conditions, l’obtention de financements européens pour nos activités paraît bien illusoire. Ce qui est touché de plein fouet relève donc du cœur de nos missions : notre capacité à prendre part et à animer la vie scientifique de nos disciplines, à former, professionnaliser et retenir en France nos doctorant.e.s, à faire rayonner notre université à l’international, à irriguer le débat et l’action publics de nos connaissances et de nos travaux, à proposer des formations ambitieuses et utiles car adossées aux résultats de la recherche. C’est dans ce contexte et face à l’impossibilité de remplir nos missions que le département de science politique s’est ainsi mis tout au long de cette semaine en « chômage technique ».
La brutalité et l’ampleur de ces réductions frappent ainsi tout un écosystème de recherche et de formation. Elles transforment la vocation de notre université à être non pas seulement un établissement d’enseignement mais aussi un vivier pour une recherche d’échelle européenne, en complet décalage avec les directives du ministère ou du CNRS de faire émerger des « universités intensives de recherche ». Au moment où l’Observatoire des Sciences et Techniques publie une étude qui montre que « la position scientifique » de la recherche française est tombée de la 6e à la 13e place dans les publications mondiales depuis 2010, cette saignée menace en fait de sacrifier une génération de jeunes chercheur.e.s, notamment doctorant.e.s qui dépendent plus que les autres de ces financements. Mais, au-delà de la recherche elle-même, elle touche aussi notre modèle même d’université où l’enseignement prodigué à tous les niveaux l’est par des enseignant.e.s qui sont ancrés dans un état vivant de la recherche.
Tout indique en outre que le coup d’arrêt n’est pas ponctuel mais qu’il n’est qu’une étape de plus dans le désengagement continu et ancien de l’État des universités publiques. Loin d’apurer les comptes une fois pour toutes, il augure en fait de nouveaux plans de coupe qui maintiendront les universités en état d’asphyxie et poursuivront leur déclassement international. Dans ces conditions, il est temps pour le gouvernement de nous dire quelle université et quelle recherche publiques il souhaite pour l’avenir de notre pays.